6 juin 2020 / interview dans l’ADN

L'ADN

Lien vers l’article : https://www.ladn.eu/entreprises-innovantes/nouvelles-gouvernances/patrons-inquietudes-revolution-interne-coronavirus-sylvaine-perragin/

« À la place des patrons, je m’inquièterais plus de la révolution interne à venir que du coronavirus » PAR Mélanie Roosen

Sylvaine Perragin est psychothérapeute. Sa spécialité ? La souffrance au travail. Et avec le confinement, le sujet prend un nouveau tournant. Selon elle, il est impératif que les patrons en prennent la mesure. Interview.

Vous êtes spécialisée sur les questions de souffrance au travail. Que change le confinement à ce sujet ?

Sylvaine Perragin : C’est le rapport au travail qui a changé. Les gens ne sont plus en « communauté humaine ». Or tout le monde a besoin de ce lien social ; même les gens qui prônent le télétravail ne le revendiquent qu’un ou deux jours par semaine. Sans ce lien, on ne peut plus faire corps, on ne peut plus faire entreprise. Les relations humaines sont ce qui fait que nous prenons du plaisir à travailler.

Vous expliquez que certains employeurs adoptent des comportements qui rendent la situation encore plus compliquée. Quels sont-ils ?

S. P. : L’erreur est de penser qu’on peut répliquer toutes les tâches du quotidien en télétravail. Évidemment que tout ne peut pas se faire à distance ! Et plutôt que de laisser leurs salariés tranquilles, certains patrons insistent : il leur est insupportable que leurs équipes puissent ne rien faire. Le résultat, c’est qu’ils leur imposent de s’occuper à tout prix, quitte à s’acquitter de tâches qui ne servent à rien. Ils en viennent à inventer du travail par peur de perdre le contrôle, en faisant des projections sur plusieurs mois sans même savoir si les clients répondront présents à ce moment-là… et c’est un peu ridicule.

Que risquent les entreprises à faire travailler leurs équipes « pour rien » ?

S. P. : Il faut que les employeurs prennent conscience que le retour se prépare. Il ne s’agit pas de faire comme si rien ne s’était passé. À leur place, ce n’est pas le coronavirus qui m’inquiéterait. Mais la révolution interne qui s’ensuivra et qui fera beaucoup plus de dégâts. Il ne s’agit pas d’adopter une posture exagérément optimiste ou pessimiste, mais de réunir les gens pour réfléchir à une reprise de l’activité différente. C’est plus utile que de les faire bosser sans réel objectif. Mais honnêtement, je pense que la crise n’est pas encore « assez grave » pour que les choses changent dans le bon sens et que les managers prennent la pleine mesure des risques.

Pensez-vous qu’il faille impliquer l’ensemble des équipes opérationnelles pour réfléchir à l’après-crise ?

S. P. : Dans la mesure où tout le monde est confronté à la même chose, je pense qu’il faut une réponse qui s’appuie sur l’intelligence collective. Pour réfléchir à une nouvelle manière de travailler, les retours d’expérience sont extrêmement importants. Les gens qui travaillent sont des adultes, il serait bon d’arrêter de les traiter comme des enfants – pourtant c’est ce qui se passe dans l’hypercontrôle actuellement en vigueur. Si on ne réfléchit pas ensemble aux nouveaux paradigmes, les choses ne changeront pas. Or il est évident que les gens ont envie qu’il y ait un « avant » et un « après »-crise en ce qui concerne les modes de travail.

Pensez-vous qu’en confinement les individus prennent plus conscience de ce qui doit changer dans leur vie professionnelle ?

S. P. : La période est propice à prendre du recul. La prochaine étape, c’est de prendre sa vie en main. Puis de prendre la responsabilité de sa parole. Si on se rend compte en ce moment que le rapport au travail ne nous convient pas, il est important de le dire – sinon on risque des cancers du pancréas, ou des ulcères à l’estomac. Il faut que les gens acceptent de parler, osent exprimer leur désaccord et soient force de proposition. Sauf que la servitude volontaire a atteint un tel niveau que plus personne n’ose questionner les modèles actuels à voix haute. Le résultat, c’est que chacun mène des révolutions dans son coin au lieu de faire advenir une parole adulte qui pourrait changer les choses.

Mélanie Roosen – Le 6 avr. 2020


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