L’euphémisation du langage

Le langage est utiliser pour nommer la réalité. Le travail de la verbalisation est de sélectionner les mots qui reflètent le plus possible la réalité. Il va falloir, en outre, que cette identification soit partagée par la majorité. C’est cette « réalité partagée » qui va nous permettre de vivre dans un monde commun.

Un phénomène se produit dans les entreprises aujourd’hui qui s’amplifie jusqu’à l’extrême : l’euphémisation du langage. Jusqu’à l’extrême c’est-à-dire jusqu’au détournement du langage (via le détournement du sujet).

On ne dit plus exactement ce que l’on veut dire, on nomme les choses (surtout les négatives) et les évènements, en les atténuants, en les enrobant de tant de périphrases que l’on en perd le sens, l’origine, la nature.

Certains ont pris la fâcheuse habitude de changer de sujet c’est-à-dire de nommer le contraire dans son versant positif. Exemple : plan de licenciement devient un plan de sauvegarde de l’emploi. Ce qui constitue non seulement un détournement du sujet mais également un déni de réalité à l’égard de ceux dont l’emploi ne sera pas sauvegardé.

En termes de communication cela permet d’être moins négatif.

On ne nomme pas les choses qui font du mal, comme cela elles n’existeront pas !

Ce procédé a deux types de conséquences :

D’une part, les salariés concernés par « le négatif » en question ne sont pas dupes. Ils sont au moins troublés par le subterfuge et au pire scandalisés et en colère. C’est la confiance qui s’envolent immédiatement, car chacun sait que les mots sont comme les regards, quand ils sont fuyants, ils n’inspirent pas confiance.

D’autre part, un des objectifs de ce type de langage est d’éviter à tous prix le conflit. Pour éviter le conflit, on atténue la réalité négative. Il existe une injonction de penser positivement plutôt que penser juste. Lors d’un entretien de recadrage, on ne verbalise pas des critiques, des manques, des erreurs, des incompétences, on va donner des « axes d’amélioration ». On a peur de nommer le négatif et donc on parle de ce qui va aller mieux dans le futur. Exit le présent s’il peut fâcher.

L‘entreprise n’assume plus le dissensus, le désaccord qui risque de déboucher sur un conflit. Les décideurs ne veulent plus dialoguer. Ils n’ont plus le temps et ne souhaitent pas, ne peuvent pas remettre en cause la l’imposante domination du chiffre. Les chiffres et les lettres semblent ne pas pouvoir vivre la même réalité. La réalité devra céder aux objectifs…. chiffrés donc.

Les gens qui vivent le négatif et ceux qui l’énonce se séparent progressivement. Les premiers se sentent isolés. Quand leur réalité, qui peut être très difficile, est niée car elle n’est pas reconnue par des mots, cela devient une double souffrance : Licenciement et non reconnaissance du licenciement. Ce n’est pas du licenciement que nous parlons mais de la sauvegarde de l’emploi (déplacement du sujet, focus sur le positif, évitement du problème : déni de réalité).

On supprime une communauté de langage pour communiquer. On n’a plus la même réalité selon que l’on est du « bon ou du mauvais » côté. Le mauvais côté étant celui de la négativité.

Ce qui se joue dans le langage, c’est le rapport au réel. L’euphémisation et le détournement des mots peut rendre le réel « fou ».

La négativité permet le dialogue, le dissensus permet la démocratie. C’est de la critique que nous procédons, sur tous les plans, à des constructions communes d’amélioration.

On ne doit pas faire plier le réel à ses désirs ou à son manque de courage.

Cela contribue à bloquer toute critique et toute opposition, donc toute possibilités d’avancer.

C’est comme si l’apparence valait le contenu, à l’instar de Facebook. Les mots détournés ou euphémisés ressemblent aux images de Facebook. C’est le même rapport à la réalité. Les images et les mots sont beaux, les vies et le contenu de ces vies le sont beaucoup moins mais il ne faut pas le dire. Il faut garder l’apparence, c’est-à-dire une surface plane et lisse.

L’un des signes de pré-totalitarisme….

« Si les mots n’expriment plus la réalité, alors la démocratie n’est plus possible » 1793 – Condorcet

Sylvaine Perragin


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